Foncier, Nationalité: Le président du PIT pas d'accord avec Ouattara


par Félix D. Bony | Publié le 25/6/2013 à 0:0 | source : L'inter
Foncier, Nationalité:  Le président du PIT pas d'accord avec Ouattara

Dans la deuxième et dernière partie de l'entretien qu'il nous a accordé, le président du Parti ivoirien des travailleurs, Dr Daniel Aka Ahizi, aborde les questions de la réconciliation. Il se prononce également sur le règlement du problème du foncier et de la nationalité et parle des élections de 2015 et de la candidature du PIT.

Comment réussir ce travail de longue haleine, qui semble avoir commencé avec le processus de réconciliation?

Nous avons fait des propositions en mettant en avant des actions, certes symboliques, mais très importantes. La première des choses, nous avons demandé que le président Ouattara démissionne de la tête du RDR. Une fois élu, il est le président de tous les Ivoiriens et de tous les partis politiques. Il n'est pas le président d'une partie des Ivoiriens ou d'un seul parti politique. Il faut aussi qu'on arrête cette logique qui veut que, pour avoir gagné les élections, c'est seulement un camp ou un clan qui dirige ce pays. Le rattrapage est une très mauvaise politique.Ça se constate et se vit.

Quand on saute quelqu'un, on ne s'étonne pas de celui qui vient. On sait d'où il vient. Il faut qu'on cesse ça. La Côte d'Ivoire appartient à tout le monde. Ceux qui sont restés, après la crise post-électorale, ont accepté que ce soit lui le président de tous les Ivoiriens. Il faut qu'il se comporte ainsi. Il n'est pas le président d'une partie de la Côte d'Ivoire.

Quels sont les autres propositions que vous faites pour la réconciliation?

Il y a déjà ça, il faut qu'il démissionne de la tête du RDR et change de politique au niveau de cette logique de rattrapage. Ensuite, il y a la justice, qui doit être impartiale. Il faut arriver à cela. Tant que ce seront les partisans de Gbagbo seulement qui seront traqués, on n'ira jamais à la réconciliation. On sait très bien qu'il y a eu des exactions qui ont été commises de part et d'autre. Ce n'est même pas nous, les hommes politiques, qui le disons, c'est la commission nationale d'enquête que lui-même a mise en place qui le dit.

Donc, il faut qu'on soit capable d'aller vers cette justice impartiale.  C'est l'une des conditions qui nous permettra d'aller vers la réconciliation. Il y a aussi le problème du foncier. Il faut régler rapidement ce problème. On a également le problème de l'Ouest. Ce n'est pas seulement un problème d'infiltration des forêts, mais  un sujet qui est au départ un problème foncier.La question identitaire, c'est ce que nos frères du Nord ont avancé pour justifier les tentatives de coup d'Etat, qui se sont transformées en rébellion en 2002. Ils disaient qu'ils étaient brimés, ils n'étaient pas considérés comme des Ivoiriens, et donc il a fallu se battre pour s'imposer. Il y a donc ce problème identitaire à régler.

Mais, je pense aussi qu'il faut avoir le courage de le dire ; je l'ai déjà dit à maintes reprises: notre hospitalité se nourrit du respect de nos textes. Ceux qui sont dans nos parcs, nos forêts classées, ceux qui viennent créer des problèmes aujourd'hui en occupant de façon illégale des terres, la plupart sont des étrangers. On ne va pas continuer regarder faire (il hausse le ton).

Au nom de quelle diplomatie on laisse venir des gens qui se permettent des choses que nous ne pouvons pas aller faire chez les autres? Non! Non! Il faut quand-même, à un moment, que ça s'arrête pour que les Ivoiriens aussi disent: ''nous sommes chez nous, nous devons être aussi les premiers à accéder à des choses, si ça doit se faire''. J'ai été ministre de l'Environnement et des Eaux et Forêts, je sais ce qui se passe dans nos parcs.

C'est vrai qu'il y a des Ivoiriens qui ne respectent pas les normes, mais la plupart des Ivoiriens respectent les parcs. Ceux qui y viennent sont des étrangers. Ils viennent s'installer dans nos parcs, ils ne respectent pas nos lois. Le parc de la Marahoué est foutu, le parc du mont Péko, allez-y voir ce qui a été fait à l'intérieur. On nous a même montré un pont en construction à l'intérieur de ce parc. Le parc de la Comoé, il y a un voyou à l'intérieur, qui y a même construit une piste d'atterrissage avec un hôtel 5 étoiles où des Européens viennent directement. Il s'est arrangé pour faire partir tous les animaux du parc de la Comoé vers son parc qu'il a créé lui-même. Il n'y a plus d'animaux dans le parc de la Comoé. Tous les animaux se trouvent dans son parc privé, et il se fait des millions, des milliards avec des touristes français, allemands, qui viennent avec des avions dans le parc. Ça, avec la complicité des Européens.

Qui est ce voyou, monsieur le Ministre?

C'est un ancien notaire. C'est grave ce qu'il fait.

 Pour en revenir au problème que vous avez soulevé ci-haut, comment voyez-vous le règlement de la question du foncier couplée à la nationalité, par le pouvoir actuel?

 On a dit même qu'il faut retirer les procédures de naturalisation des prérogatives de l'Exécutif pour l'amener à l'Assemblée nationale. Aujourd'hui, il n'y a pas d'inquiétude pour l'Exécutif à l'Assemblée. L'Exécutif contrôle entièrement l'Assemblée, mais nous pensons que cette question doit faire, à chaque fois, objet de débat. Il faut que la représentation de tous les Ivoiriens soit saisie de ce problème qui est très sérieux. La loi de 1998 dit que les étrangers peuvent être propriétaires en ville, en ce qui concerne le foncier urbain. Mais, ce n'était pas le cas pour le foncier rural.

Tous ceux qui exploitent une parcelle, depuis des années, peuvent le continuer, mais une fois décédés, il n'y a pas d'héritier ou d'héritage à transmettre. Cette loi a été adoptée pour régler un problème. Parce que les transactions qui avaient eu lieu des années avant les indépendances, et même après les indépendances jusque dans les années 1970, se sont faites sans contrat. I

l y a eu des terres qui ont été vendues à des étrangers, mais dans quelle condition? On ne sait pas. Donc, pour régler ce problème, le législateur, en 1998, a dit que le foncier rural ne pouvait pas être accessible aux étrangers, mais ceux qui sont déjà là-dessus, qui l'ont acquis et y ont mis certainement beaucoup d'argent, peuvent l'exploiter jusqu'à leur mort. Mais, une fois qu'ils ne sont plus là, les enfants ne peuvent pas hériter. Je pense que c'était une bonne avancée. Il faut qu'on reprenne la loi et qu'on regarde ça. Maintenant, est-ce dans cet esprit qu'on veut que tout le monde soit naturalisé ou qu'on veut naturaliser 4 millions de Burkinabé pour qu'ils soient propriétaires des terres dans les zones rurales? Je ne sais pas. Mais, si c'est vraiment cela, ça pose problème. C'est pour cela que je dis qu'il faut l'amener en débat véritable, à l'Assemblée nationale, pour retirer la naturalisation des mains de l'Exécutif.

 Parlons de la gouvernance Ouattara, deux ans après. Quel regard jetez-vous sur la gestion du pouvoir actuel?

 Je ne sais pas si vous l'aviez bien écouté, mais lui-même a fait son bilan ! Il a fait son bilan en disant qu'il ne pourra pas, sur les 5 ans, réussir ce qu'il a promis. Il dit qu'il faut qu'on lui donne encore un mandat. Ça veut dire qu'il n'a pas travaillé (rire). C'est lui-même, ce n'est pas nous. Il a fait des promesses que nous avons listées au cours d'une conférence de presse. Je cite quelques unes. Quand il passait dans les régions, chaque région avait droit à des milliards. On n'a rien vu et on ne voit rien. Point de milliard aujourd'hui. Il a dit que sur 5 ans, il allait créer un million d'emplois. Ce qui est très peu d'ailleurs, parce qu'actuellement, il y a 4.732 000 demandeurs de premier emploi. C'est-à-dire des diplômés qui n'ont pas encore eu du travail. Je ne parle pas des chômeurs.`

Ce sont les données de l'organisation internationale du travail (OIT). Par rapport à ces chiffres, quand il dit qu'il veut créer un million d'emplois en 5 ans, c'est très peu, puisqu'il y en a qui estiment, avec les chômeurs, qu'on tourne autour de 10 millions à peu près. Mais, même avec le million d'emplois, ça doit faire 200.000 emplois chaque année. Depuis qu'il est là, il a détruit plus d'emplois qu'il n'en a créé. Ça fait deux ans qu'il est là, mais on ne voit pas ce qu'il a créé. Donc, c'est un échec du côté de l'emploi. Ce qu'il a promis aux Ivoiriens durant ces tournées, il ne peut pas le réaliser. Maintenant, c'est une confusion qu'on crée au sommet de l'Etat. Quand il va dans les tournées à l'intérieur du pays, il va en tant que qui? Candidat ou président de la République? On est à ce niveau de confusion là. Il en profite pour faire des meetings pour les échéances de 2015.

 Ça rappelle le candidat 100%, président 100%...

 Je ne pense pas que ce soit  la même chose. Le président 100% voulait dire qu'il était 100% Ivoirien, et les autres des représentants des étrangers en Côte d'Ivoire. C'est ce qu'il voulait dire. Mais, pour ce qui concerne le président Ouattara, aujourd'hui, il aurait fallu qu'il attende un peu avant de déclarer qu'il est candidat. Il devait répondre aux journalistes qui lui ont posé la question, en disant que '' pour le moment, ce qui me préoccupe, c'est ma mission actuelle et que le moment viendra où on parlera d'autre chose''. Mais, annoncée maintenant, on se demande s'il ne prend pas les moyens de l'Etat pour commencer à faire sa campagne. Il y a cette confusion déjà au sommet de l'Etat. Cela nous préoccupe. La bonne gouvernance aussi, c'est ça.

Maintenant, dans la gestion quotidienne des choses, on n'a jamais vu autant de cumuls de postes, de mandats et de responsabilités. Dans aucun gouvernement jusqu'à lui, on n'a jamais vu ça. Un individu qui est directeur administratif et financier (DAF) de la Présidence, ministre chargé des affaires présidentielles, député, maire. Tout ça pour lui seul. On sait qu'il est peut-être intelligent, mais il faut laisser un peu de place aux autres. Et il n'est pas seul dans ce cas. Ces cumuls-là ne vont pas dans le sens de la bonne gouvernance. La vision que nous avons du technocrate que nous connaissons (Ndlr: le président Ouattara), c'est autre chose.

En plus, qu'est-ce qui se passe maintenant ? On concentre tout à la présidence de la République. On a fait le Programme présidentiel d'urgence (PPU), ça ne suffit pas, on prend une loi d'habilitation pour maintenant gouverner par ordonnance. Ça ne suffit toujours pas, le Centre de promotion des investissements en Côte d'Ivoire (CEPICI) est maintenant rattaché à la présidence de la République, l'autorité de régulation des marchés publics également, etc. Qui va contrôler qui maintenant? Le président de la République peut-il se contrôler lui-même? Voici là des preuves de la mauvaise gouvernance qu'il faut avoir le courage de dénoncer. Même au sein du RDR, son propre parti, ça commence à grogner. Il y a quelques uns qui ont accaparé l'Etat, et ils se partagent les choses. Mais, comme c'est les gloutons, ils veulent individuellement tout prendre.

 Président, les présidentielles 2015, c'est dans moins de 3 ans. Le PIT va-t-il avoir un candidat avec tout ce que vous dépeignez?

 Sur ce point, nous allons innover, comme nous avons déjà innové, du reste. Nous sommes l'un des rares partis politiques où le président est élu. Il n'y en a pas ailleurs. C'était des candidats-fondateurs, et même quand il ne sont plus fondateurs, ils sont là, ils ne veulent pas partir et se font reconduire, etc. Nous sommes le seul parti qui est allé à un congrès où on était quatre au départ, pour nous retrouver à deux à la bataille finale que nous avons eu la chance de l'emporter. `

A ce congrès, même le président du congrès a été élu. Ça, c'est une leçon. Plus jamais de nomination chez nous. Donc, nous sommes dans cette logique d'élection. Et nous sommes en train d'innover à ce niveau. Idem pour les candidatures prochaines à des élections. Le président du PIT n'est pas de facto le candidat du PIT. Nous allons organiser des primaires. Et ce qui va nous différencier des primaires qui s'organisent par exemple  en France, les nôtres ne seront pas consacrées uniquement qu'aux militants du PIT.

Des personnes qui ont démontré qu'elles nous soutiennent dans nos idées, soit des sympathisants ou qui approuvent les idées et les valeurs que nous avons, pourront postuler. Nous allons donc enregistrer ces candidatures et faire voter par nos militants, et même élargir au delà de nos militants. Donc, nous aurons un candidat, mais au moment où je vous en parle, ce n'est pas forcément le président du parti.

 Justement, d'aucuns parlent d'appréhension par rapport à ces élections. La recomposition de la Commission électorale indépendante (CEI), la question de la sécurité, etc. Pensez-vous que les conditions seront réunies pour ces élections?

 Il y a une première chose à faire immédiatement, c'est la dissolution de la CEI actuelle pour reconstituer une autre CEI. Parce que cette CEI actuelle est une aberration. On y trouve des représentants des MPIGO, MJP, MPCI (Ndlr: les ex-mouvements rebelles), alors que ces mouvements n'existent plus. Il y a le MPCI qui s'est fondu dans le RDR, mais qui existe encore au sein de la CEI. Il faut mettre fin à cela. Ça s'impose. Maintenant, ça va être difficile pour les hommes politiques d'aller au nord pour faire campagne. Ça ne va pas être facile. Mais, il faudra bien qu'ils le fassent. Mais, ce n'est pas là ma grande inquiétude. `

Ma grande inquiétude, c'est que si on doit reprendre les mêmes pour repartir, ça va être grave. Ce sont ces trois-là qui, depuis les années 1990, nous ont amenés dans les palabres. Si ces trois doivent se retrouver encore, on ne va jamais sortir de l'instabilité. On avait dit au premier tour que si d'aventure un des camps gagne, ça va être la guerre. On avait dit que si Gbagbo gagnait, le mouvement RHDP composé du RDR et du PDCI ne va pas l'accepter. Si le RHDP gagne, Gbagbo et LMP ne vont  pas l'accepter, et on risque d'aller à l'affrontement. La suite, on la connaît.

Aujourd'hui, les gens attendent leur revanche aux prochaines élections. Et c'est ce que je redoute. Ces trois-là pourraient avoir la sagesse politique de se mettre en retrait pour laisser une nouvelle classe politique émerger, signer un contrat avec la population. Or, ce sont les mêmes, chaque 5 ans après, qui veulent repartir. Et c'est ça le danger, l'inquiétude fondamentale. Voyez, ce que nous avons vécu ces derniers temps pour les élections locales. Ce scénario risque de se reproduire avec une plus grande intensité .

 

Entretien réalisé par Félix D.BONY et Hamadou ZIAO

 

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